Balkanités Tristan Zilberman
Balkanités

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Une halte en 2003 sur le chemin de la Roumanie et de chaleureuses rencontres, pourtant brèves, avaient déclenché en nous le déclic. On s’était promis d’y retourner…en avril 2004.


CROATIE

Après Split, nous quittons la très pittoresque côte dalmate pour une rencontre avec la Croatie de l’intérieur. A quelques encablures du littoral où fleurissent pensions, hôtels restaurants et guinguettes de tous poils, un paysage encore meurtri, s’offre à nous.
Si depuis quelques temps le pays a renoué avec sa tradition du tourisme balnéaire, les cicatrices du drame des années 1990 n’en demeurent pas moins vivaces.

L’usine d’Obrovac a été le théâtre d’affrontements entre les milices croates et l’armée fédérale. Transformée en champ de bataille le temps d’un combat, elle ne s’en est pas remise. Le lieu a été abandonné, livré à ses fantômes.
Aujourd’hui, lorsqu’on déambule sur ce qui reste du complexe industriel, ce ne sont que gravas, tas de ferraille, bris de verres, béton fissuré envahi d’herbes.
Les bâtiments sont debout mais à l’intérieur tout a été pulvérisé. Les vitres ont volé en éclat, les cloisons sont à terre, des fils électriques pendent un peu partout, des meubles à moitié calcinés sont restés là, quelques marches d’escalier ont survécu. Sur le parking, un bus a été renversé et incendié. Il est en proie à la rouille ainsi que les nombreuses installations industrielles qui s’étendent sur l’ensemble du site. Autour, c’est le désert. Des montagnes pelées et rien. Un paysage apocalyptique, une impression de désolation, une ambiance de fin du monde comme la science fiction sait en créer. Mais ce n’est pas de la science fiction.

Une petite route nous conduit parmi des collines qui rappellent notre campagne provençale. Celle d’il y a longtemps, celle de Pagnol…Des collines, des champs entourés de murets en pierre sèche, ça et là quelques chèvres et des villages si charmants, si authentiques…à faire pâlir un citadin en mal de résidence secondaire !
Pourtant, de ce tableau, un grand absent : l’homme. La plupart des maisons sont abandonnées. Parmi leurs occupants, beaucoup sont sans doute morts, victimes de la haine et du délire fratricide qui s’est emparé de la population en ces années noires. Ici les Croates étaient sûrs de leur bon droit. L’intrus responsable de tous leur maux, c’était le musulman bosniaque.
Et s’ils ont survécu aux persécutions, la crise les a chassés, la ville les a happés.
Là encore, la guerre a laissé des traces. Ce qui semblait de loin être un paisible village, n’est que délabrement. Si quelques toitures ont subsisté, la plupart sont endommagées et laissent apparaître des pans de charpentes noircis. Les fenêtres ne sont plus que trous béants mais à l’intérieur ont peut encore identifier les pièces : dans la cuisine aux faïences éclatées, les restes d’une gazinière, de la vaisselle brisée. Plus loin un fauteuil, dont les ressorts ont transpercé le similicuir et les restes d’une télévision…nous sommes dans le salon. Les herbes folles ont envahi le jardin. On y devine l’emplacement d’un poulailler. Une carcasse de voiture rouille devant la cour mais c’est lorsque le regard se porte sur une chaussure d’enfant à demi ensevelie que la scène prend toute sa dimension pathétique.

Nous ne retrouverons la Croatie qu’à la fin de notre périple en pays Balkan.



BOSNIE

Mostar :
Mostar c’est le pont. Un pont légendaire construit par les Ottomans, détruit pendant la guerre et reconstruit sous la houlette de l’UNESCO. Mais Mostar c’est aussi et surtout une ville fracturée. Même si les bombes se sont tues, les habitants des deux rives du fleuve (les uns Croates et chrétiens, les autres Bosniaques et musulmans) continuent de vivre une sortent de guerre froide, les uns avec leurs églises et une croix ostentatoire perchée au-dessus de la ville, les autres avec leurs minarets et leurs appels à la prière…deux clans qui se toisent, se tolèrent à peine. Mais c’est officiellement la paix.
C’est la partie Est de la ville (la musulmane) qui attire majoritairement les touristes avec ses ruelles, ses vieilles demeures ottomanes et surtout le quartier du pont où bistrots et magasins de souvenirs sont nombreux. La guerre y a laissé des séquelles, quantité de maisons détruites, tout un patrimoine architectural endommagé à jamais…A l’Ouest aussi, il y a des cicatrices, des immeubles encore marqués par des tirs d’obus. Mais ici, plus personne ne semble y prêter attention à part nous. Comme pour compléter l’ambiance un peu morose, il pleut.

Sarajevo :

A l’entrée de la ville, estomac dans les talons, nous nous laissons tenter par un de ces restaurants qui vous appâte avec, en devanture, leurs agneaux en train de griller à la broche. C’est une pure merveille. L’agneau de Sarajevo restera dans les annales !
Sarajevo, encore et toujours associée aux évènements des années 1990. J’avais encore en tête les images du film de Théo Angelopoulos, « Le regard d’Ulysse »…mais j’ai vu une ville en pleine effervescence, une ville moderne, toute pénétrée des modes occidentales. Des magasins à l’enseigne des grandes marques attestent que Sarajevo est bien entrée dans l’ère de la mondialisation. Plus loin, une multitude de petites échoppes alignées dans un entrelacs de ruelles, proposent des articles hétéroclites : de l’artisanat, des tissus, des souvenirs. On y trouve aussi des pâtisseries, des cafés. Au cœur du quartier, une place où des pigeons peu farouches viennent quémander leur pitance aux promeneurs.
Lorsque l’on s’éloigne de ce cœur palpitant pour des quartiers plus calmes, et que l’on commence l’ascension des collines, on a une toute autre impression, une sensation de village : maisons basses, ruelles, petits jardins…Ici, de nombreuses habitations ayant subit les affres de la guerre, n’ont pas été réparées et sont envahies de broussailles et de gravats. Vu d’en haut, la ville nichée au creux des montagnes, étale ses de toits de tuiles rouges au grès du relief. Des cimetières occupent le haut des collines. Quantités de petites stèles blanches serrées, gravées selon le cas, d’épitaphes en arabe ou en cyrillique, s’y alignent.

La route :

Je me souviens d’une nuit passée dans une forêt, à proximité de chalets incendiés puis un plateau austère à traverser dans le brouillard sur une piste de terre. Seuls quelques panneaux plutôt rares nous donnent de temps en temps une indication trop imprécise…alors, au hasard, il faut choisir une direction, au risque de devoir faire demi-tour. Trouver quelqu’un pour demander son chemin ? Pas facile ! Il n’y a pas âme qui vive sur ce plateau. Et si on trouve l’interlocuteur, il faut se faire comprendre et comprendre ce qu’il nous dit en retour. Ça c’est une autre paire de manche !
Les gens d’ici ne doivent pas rencontrer des touristes tous les jours…Ils ont l’air aussi austère que leur terre ! Quelle est leur vie ? Pourquoi sont-ils là ? Depuis quand ? Est-ce la guerre qui les a amenés ici ? Autant de questions sans réponses. Leur mode de vie est rudimentaire, la société de consommation semble à des années lumières…

Banja Luka : République Serbe de Bosnie

Les accords de Dayton sont passés par là. La Bosnie Herzégovine est divisée en deux entités. C’est la paix…mais pas la réconciliation.
Frontières tortueuses voire tourmentées à l’image de l’histoire de la région ! D’un côté les Bosniaques musulmans (au Centre et à l’Ouest), de l’autre, les Serbes de Bosnie (au Nord et à l’Est). Deux cultures, deux territoires (chacun disposant d’une large autonomie) et des modes de fonctionnements et d’administration qui diffèrent.
Ainsi, en parcourant la Bosnie, on passe des frontières. Des frontières sans douane mais on peut savoir néanmoins que l’on a passé une frontière : églises orthodoxes ou mosquées ; port du foulard des femmes plus ou moins répandu ; les Serbes semblent plus préoccupés de l’environnement (on a vu des grillages placés sur les cours d’eau côté serbe, pour récupérer les sacs plastiques et autres déchets déversés en amont, côté musulman)…

Banja Luka, c’est la capitale de la République Serbe de Bosnie, située au Nord. Région tristement célèbre pendant la guerre pour ses camps où de nombreux bosniaques furent victimes de la barbarie des ultra nationalistes serbes. Aujourd’hui, la population semble vouloir tourner la page. Sur le marché, les gens ont le sourire. Ils nous abordent avec sympathie. On s’attarde pour observer un marchand de ressorts, pour le moins insolite, qui confectionne ses ressorts à la main en enroulant du fil de fer sur une tige métallique. Le résultat est parfait et étonnant. L’homme nous fait la démonstration. Il est fier de lui.

La route :

Sur la route qui nous conduit vers l’Est, nous traversons des paysages bucoliques. Des fleuves paisibles s’écoulent dans de larges vallées bordées de prairies et de vergers. Les eaux s’y étirent puis accélèrent leur course pour aller s’engouffrer dans une gorge étroite et sombre. On rencontre des petits villages où les traditions et les modes de vies sont demeurés intacts, préservés de la modernité. On croirait même qu’ici, la guerre n’a pas eu lieu. Seules, ça et là, quelques maisons en ruine viennent nous rappeler qu’il n’en est rien.

Une de nos étapes avant la Serbie sera Tuzla. Une ville en plein boom économique grâce notamment au tourisme. Autour du lac artificiel, une myriade d’hôtels, des restaurants, un casinos….ont vu le jour. Cette Bosnie-là a tourné la page, du moins en affiche-t-elle la volonté car non loin de là…
C’est aux abords de la voie ferrée que la misère est la plus criante. Des friches industrielles, des squats, des enfants en guenille, des chiens errants, malingres. La souffrance omniprésente.

Srebrenica :

Srebrenica a fait couler beaucoup d’encre. C’était en 1995 : la guerre, une enclave, zone de sécurité de l’ONU et malgré ça, la tuerie, des milliers de musulmans bosniaques massacrés. Aujourd’hui un mémorial témoigne…La petite station thermale, nichée au cœur des montagnes restera a jamais associée à ce drame.
Pourtant, malgré les hôtels aux rideaux baissés, les impacts de balles sur les façades, les maisons détruites restées en l’état…il y a des enfants qui jouent dans les cours d’immeubles, les boutiques sont achalandées. Lentement la vie reprend ses droits, très lentement !





SERBIE

Traverser les montagnes, passer la frontière, douane bosniaque, douane serbe, avec de part et d’autre ses douaniers zélés (zélés, c’est le mot politiquement correct) on pourrait dire qu’ils sont tatillons (ce serait le mot gentil) ou frustrés, ou xénophobes, ou soupçonneux à l’égard de qui vient (ou va) de l’autre rive…ce n’est pas une sinécure. Après une bonne demi-heure de tracasseries, à déballer l’intérieur du véhicule et à se faire ausculter les passeports, on peut enfin entrer en Serbie.
A quelques kilomètres de la frontière, pas de doute…on est bien en pays chrétien ! Un marché aux cochons bat son plein. Des animaux bien roses et bien en chair sont entassés dans des bétaillères et les acheteurs se pressent autour des fourgons. Ça discute, ça négocie dur et quand l’affaire est faite, le vendeur attrape la bête choisie. On tue sur place, ça crie, ça gueule, ça saigne…on pèse la marchandise, on la transporte jusqu’au tracteur attelé d’une remorque et quand tout ça est fait on peut prendre un peu de bon temps et aller trinquer autour d’un verre de prune.

Uzice :

Nous sommes toujours en région montagneuse. La prochaine ville n’est plus très loin. Elle s’appelle Uzice…nous y dormirons.
Uzice est une ville moderne qui s’est développée autour de ses industries dans les années 1970. Les immeubles y ont poussé comme des champignons dans le plus pur style stalinien. Aujourd’hui la « modernité » de Uzice est plutôt en décrépitude mais la ville est animée. Le soir venu, la population est dans la rue, sur la grand-place réservée aux piétons, les familles sortent malgré le froid, les enfants jouent à s’attraper, dans les cafés et les restaurants, la foule se presse. Alors on oublie le gris des murs et on ne voit plus que les lumières. De notre chambre d’hôtel au 15ème étage d’une tour, nous observons le ballet insolite des promeneurs du soir. L’hôtel, il vaut lui aussi le détour ! C’était du grand standing des années 1980. Aujourd’hui, tout est d’époque mais un peu délabré. Le standard téléphonique nous fascine par son aspect kitch et tous ses boutons !

Kraljevo :

Tiens, encore des cochons ! Cette fois, il y en a quatre ou cinq alignés, saignés et pendus par les pieds au milieu d’une cour. Des hommes s’affairent autour pour les vider et leur racler la couenne. Belle opportunité pour photographier une scène de vie locale ! A peine arrivés, le temps de demander l’autorisation de prendre la photo, et nous voilà invités à partager un morceau de viande grillée, accompagnée de bière et de l’incontournable alcool de prune.
En fait, toute une famille est ici en effervescence pour les préparatifs d’un mariage qui se déroulera deux jours plus tard. Grâce à Monsieur Milouti, un voisin, ancien tailleur ayant vécu à Paris, nous arrivons à communiquer. On parle de la Serbie. Celle d’aujourd’hui, celle d’hier…Il y a de la nostalgie à l’évocation de la Serbie Yougoslave. On se raccroche à ce qui reste de nation et le drapeau serbe n’est pas loin. Amour de la patrie, nationalisme…jusqu’où ?
Tout le monde est gentil avec nous, prévenant. On nous installe à l’ombre car il fait chaud. Puis le grand-père nous emmène visiter la ferme : le fumoir pour la viande, l’enclos du bélier, la basse-cour…Finalement nous sommes invités au mariage.
Une petite virée jusqu’à la ville de Nis, proche de la frontière du Kosovo et de la Bulgarie, en attendant de revenir pour la cérémonie. Seul événement marquant lié à cette étape : un flic un peu pointilleux qui nous retient une bonne demi-heure pour l’examen des passeports. Etait-ce la vision des touristes occidentaux en train de photographier une mosquée incendiée qui provoqua cet excès de zèle, la tension liée aux évènements du Kosovo encore récents…à moins que nous ne soyons tombés sur un maniaque !
Le surlendemain, nous revoilà de retour pour la cérémonie, à l’heure dite. Malheureusement, il pleut à seaux ! Les familles des mariés accueillent leurs hôtes avec parapluies, bière et l’alcool de prune à gogo. Bien que la maison soit grande, impossible de rentrer tous à l’intérieur. On trouve refuge sous la varangue d’une maison voisine. L’orchestre de cuivres a été convié. Ici, c’est une tradition. Tuba, trompettes et tutti quanti, entonnent leur mélodie, dès que de nouveaux invités arrivent. Ces derniers donnent l’étrenne aux musiciens en glissant un petit billet à l’intérieur de l’instrument (tradition, encore et toujours). Ce jour-là, les petits billets collent ! Chacun a pris soin d’apporter un cadeau pour les jeunes mariés ainsi que de somptueuses pâtisseries qu’on s’empresse de mettre à l’abri de la pluie. Les belles toilettes sont de rigueur. Costumes pour les hommes, robes vaporeuses ou moulantes, effets de coiffures pour les femmes…Quant à la mariée, elle est entre les mains de l’esthéticienne. Personne n’a pu encore l’admirer. Le suspens demeurera jusqu’au bout !
La suite des festivités, c’est le repas. Dans une immense salle préparée à cet effet, tout le monde se retrouve. Alignement de tables, rangées de couverts, serviettes de couleurs disposées dans les verres…et musique ! Au menu : port grillé, salades variées et alcool de prune. Mais le repas de midi n’est qu’une première manche. Le grand jeu sera sans doute pour le soir. Entre temps, deux étapes décisives : mairie – église…le tout en grande pompe. Nous jetterons l’éponge avant la fin des réjouissances, las de toute cette effervescence pour prendre la route…direction Belgrade.

Belgrade :

Plusieurs heures de conduite sous la pluie, des routes encombrées, souvent en travaux, des automobilistes assez « imprévisibles » et l’arrivée dans la « ville blanche » sous des trombes d’eau…ce fut une épreuve ! Mais la perspective de retourner sur les berges du Danube et de retrouver Ivan et Botio était plutôt sympathique.

Ivan et Botio, nous les avions connu un an plus tôt. Deux compères d’une soixantaine d’années qui vivent une bonne partie de l’année sur le Danube, dans leur cabanon flottant. La rencontre s’était faite simplement, le temps d’une photo, un signe de la main, et nous étions conviés à bord pour boire le café. Nous avions promis d’envoyer l’image immortalisée de cet instant de convivialité : la photo souvenir !
Quelle surprise pour Botio de nous revoir, et visiblement, quelle joie ! Sans perte de temps la cafetière était sur le poêle et nous, installés dans des pliants, dans ce qui tenait lieu de salon, le pont de l’ « embarcation ». Ivan nous fait une visite éclair. Lui aussi est surpris de nous revoir…
Mais malgré le plaisir des retrouvailles, nous sommes toujours face à cette difficulté de communiquer. Qu’à cela ne tienne…Il y a un peu plus loin, un jeune serbe qui parle anglais. On est sauvé ! Le jeune en question s’appelle Boje. Cela fait quelques semaines qu’il a planté sa tente sur les berges du fleuve. La belle saison arrivant, cela lui permet de faire l’économie d’un loyer qui représente une lourde charge dans son petit budget. Après avoir investi ses économies dans une barque de pêche, il se doit d’être rigoureux dans ses dépenses. Il a donc opté pour la toile de tente et est devenu le plus proche voisin de Botio. Ce dernier l’a pris sous son aile et lui fait profiter de quelques commodités de sa maison. Ils partagent souvent leurs repas. Le jeune rend des services, le vieux l’éclaire de quelques conseils en matière de pêche et la vie est un peu plus douce.
Notre arrivée est vécue comme une fête, un événement qui rompt un peu le quotidien. Pour nous ce sera deux jours de farniente, des instants hors du temps passés à siroter du café, à regarder passer les navires, observer les oiseaux, tandis que la radio nous abreuve de musique aux accents d’Orient. Avec Boje, le dialogue est possible. Il nous parle de sa vie, de son choix de devenir pêcheur, car un emploi salarié à Belgrade, c’est souvent des conditions précaires et le coût de la vie est démesuré pour un petit salaire. Du coup, beaucoup de gens comme lui optent pour le système D.
On parle de la situation du pays. Lorsqu’on évoque le Kosovo, on ressent beaucoup d’amertume. La vision serbe face à ce conflit est bien différente de celle qui prévaut en occident. « On s’en est pris à notre souveraineté...On a délibérément détruit ce qui restait de la Fédération Yougoslave » ou « Les Albanais sont des terroristes (preuves en sont les méthodes de l’UCK) et l’Occident les soutient ». Lorsqu’on évoque Milosevic et le nationalisme serbe : « Milosevic serait tombé sans les occidentaux » ou « N’étiez vous pas nationalistes en 1940 ?».
Mais l’heure du repas met un terme à cette très sérieuse mais néanmoins fort intéressante conversation. Pendant que nous discutions, Botio a pris sa barque et est allé cueillir du bois sur l’autre rive, là où la végétation est abondante et piége le bois qui dérive sur l’eau. Une odeur du poisson grillé se répand, nous rappelant à l’ordre.
Dans l’après-midi, Boje nous propose une petite virée en barque, sous les ponts de Belgrade ! L’idée nous enchante. Il nous installe à bord le mieux possible et nous voilà parti pour quelques heures au fil de l’eau. Voulant le dédommager de ses frais de carburant, nous nous voyons opposer un « non » catégorique. Nous sommes ses invités.
A notre tour nous voulons les convier au restaurant, mais là encore, ce sera non : « le restaurant, c’est cher et il n’y a rien dans les assiettes ! ». Finalement nous irons acheter de quoi faire un bon barbecue.
Le soir sur les bords du Danube, la vie ne perd rien de son intensité. Des navires, on ne voit que des petites lumières au travers des hublots, des petites lumières qui avancent, insolites et un peu plus tard, la vague qui vient faire tanguer notre abris flottant. Sur les berges, il y a beaucoup de promeneurs, des joggers, des amoureux et des pêcheurs au filet. Boje s’adonne à cette pêche et nous propose d’essayer. Ce soir-là, nous rentrons bredouilles.

Malgré la magie du lieu, malgré l’impression de plénitude, malgré l’authenticité d’une relation simple et chaleureuse, malgré tout ça, nous devons reprendre la route, parce que nous sommes faits ainsi : Occidentaux toujours pressés, ne sachant après quoi ils courent…nous en sommes !
On se quitte avec un petit pincement de cœur, on promet de revenir.

Novi Sad :

Sur le chemin du retour, encore deux étapes le long du Danube, dont l’une à Novi Sad, capitale de la Voïvodine. Pendant la guerre, elle fut une cible de l’OTAN. Ses ponts furent bombardés. Aujourd’hui, elle offre l’image d’une ville tranquille. En ce mois d’avril, les eaux du fleuve sont hautes et les berges encore inondées des récentes crues. Les arbres « pieds dans l’eau » qui longent le littoral, rappellent les bayous de Louisiane. De nombreux promeneurs flânent sur ces sentiers ombragés. Plus haut, une voie asphaltée fait la joie des amateurs de bicyclette. Les terrasses de cafés sont pleines, les aires de jeux remplies d’enfants.

Vukovar :

L’autre étape sera Vukovar, Croatie. Là, les séquelles de la guerre sont encore très présentes. De nombreux bâtiments aux façades criblées de balles sont restés en l’état. Des pans de murs abritent une végétation qui a poussé au milieu des gravats. Par endroits, on devine une architecture qui a du être somptueuse. On longe des passages voûtés et des arcades mais les rues sont presque désertes comme si le drame venait de se produire. Les rares passants ne lèvent pas le nez. Ils marchent droit devant eux comme s’ils étaient pressés, comme si la menace n’avait pas complètement disparue. Ici, nous nous sentons étrangers et même un peu voyeurs. Est-ce une impression ?

Pourtant, comme si nous devions finir le voyage sur une note d’humanité…le hasard nous conduit dans un petit village, jusqu’à la maison d’Anna.
C’est à la tombée de la nuit, égarés sur une route de campagne absente de nos cartes, que nous arrivons à sa porte. Lorsque, nous apercevons cette femme au visage avenant et plein de rondeurs, nous nous arrêtons pour demander notre chemin (échange de gestes et de mots baragouinés). Elle n’est pas longue à nous convier à entrer chez elle, nous faisant comprendre que vu l’heure, il était plus sage de s’arrêter là. Et nous voilà partis pour une nuit chez l’habitant !
Leur histoire, Anna, son mari et sa belle-sœur tentent de nous la raconter tant bien que mal avec des mots, des gestes et des petits dessins :
Avant la guerre, toute la famille vivait à Vukovar. Lors du conflit, comme la plupart des habitants, ils furent chassés par les violences et trouvèrent refuge dans le village de leurs ancêtres. Pour celui-ci, abandonné depuis les années 80, ce fut une résurrection. Ils réinvestirent la maison. La toiture fut remise en état, le puit curé, les terres défrichées, labourées et cultivées après des années de jachère. Même l’alambic reprit du service !
Mais, oublier l’avant, la vie de citadin avec son confort et ses commodités ne fut pas chose facile ! Ici, les toilettes sont au fond du jardin, on se lave dans une bassine, on doit couper son bois et entretenir le feu, apprendre à vivre en autarcie ou presque… La communauté villageoise est restreinte et la solidarité est de rigueur. La solidarité, c’est la survie.
Petit à petit, ils se sont recrée un univers. Ils ont planté des fleurs un peu partout, semé de la pelouse, repeint les boiseries des maisons... Après quelques années ils ont pu acheter une voiture et depuis peu, la fée électricité est entrée dans leurs logis. Durant la soirée, nous apprenons quelques détails de leur vie quotidienne, soirée conviviale arrosée d’alcool de prune.
Le lendemain, au petit déjeuner, nous sommes attendus. Tout est prêt pour nous : beignets, lard, œufs durs…et alcool de prune ! Avant de reprendre la route, nous faisons ensemble, quelques pas dans le village : simple rue en terre battue le long de laquelle s’alignaient des maisonnettes, des corps de fermes et une ravissante petite église. Tout est bâti en briques crues avec des toits de tuiles en écailles. L’environnement est soigné et fleuri. La volaille est grasse, les gens curieux mais bienveillants. Sans respirer l’opulence, il y a une certaine prospérité. Au moment du départ, impossible de refuser les cadeaux de nos hôtes : des œufs, des beignets, de l’alcool et un bouquet de jonquilles. Tout en agitant leur bras en signe d’adieu, ils regardent la voiture s’éloigner.

Michèle Soullier




VENTE DE DIGIGRAPHIES



Date : Septembre 2003, Avril 2004 et Mai 2005
Lieu : Slovenie, Croatie, Serbie, Bosnie, Bulgarie et Monténégro.
Materiel :
Boitier Contax N1, G2, 645 et RTS3
Objectifs Zeiss G 21, 35, 45 et 90mm. Zeiss N 24-85mm et 70-200mm. Zeis MM 35mm 1:1.4 , 85mm 1:1.4. Zeiss 645 80mm 1:2.
Films Ilford Hp5+, Fp4+ et Fuji Acros.

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