Cette Europe là - voyage en Roumanie
     
Cette Europe là - voyage en Roumanie
Cette fois-ci c’est décidé, on part en Roumanie !

Quand on pense à la Roumanie, on imagine ces lointaines contrées d’Europe Centrale, ces villages austères de Transylvanie où perdurent les croyances les plus macabres. On pense aux Tziganes, à leur musique, à leurs violons qui tour à tour déversent leur mélancolie puis nous emmènent dans les rythmes les plus fous. On pense à toutes ces traditions, ces cultures quelque peu malmenées par le rouleau compresseur d’un régime qui se voulut salvateur de toute la misère de monde et qui engendra tant de douleurs, de frustrations, de rancoeurs…
Mais si nous prenons aujourd’hui le chemin de la Roumanie, c’est aussi, pour Tristan, une sorte de pèlerinage aux sources, au pays natal de ses grands-parents.


Sur notre route…cinq frontières nous séparent de la Roumanie

De l’Italie, nous ne verrons que des autoroutes, des péages, des tunnels et des flots de camions et de voitures. Pour nous, le vrai dépaysement débutera lorsque nous atteindrons la frontière de la Slovénie, et sa très provinciale capitale, Ljubljana.
Dans cette Suisse des Balkans, tout est propre et bien ordonné. L’influence austro-hongroise ne fait aucun doute. C’est d’ailleurs sans mal que ce petit état de l’ex-Yougoslavie, chouchou des Occidentaux, fera reconnaître au monde sa souveraineté, impulsant ainsi le processus de désagrégation de la fédération Yougoslave. Aujourd’hui, elle entre dans l’Europe.
La traversée de la Croatie via Zagreb nous paraît plutôt monotone. Certaines régions gardent des stigmates de la guerre de 1991. Sur le bord des routes, des maisons incendiées sont restées à l’abandon. Par endroits, la route a subi des impactes de bombes et a été rafistolée…Mais Zagreb vit. Ses habitants semblent sereins. Beaucoup de promeneurs flânent dans les parcs de la ville et cette fin d’été encore caniculaire. Le temps d’une visite et nous reprenons notre chemin en direction de Belgrade.


On s'attarde en Serbie

Dès que nous pénétrons dans Belgrade, plusieurs bâtiments à la façade béante sont là pour nous rappeler que la ville a été la cible de l’OTAN durant la guerre du Kosovo. Malheureusement, les points stratégiques visés par les bombardements « chirurgicaux » ne sont pas isolés en rase campagne ! Ils sont en plein cœur de la ville et lorsqu’on arpente ces quartiers, on mesure l’horreur et le cauchemar qu’ont du engendrer ces attaques parmi la population. Pourtant la vie continue. Des élections ont confirmé la détermination des Serbes à évincer Milosevic. L’heure est pour l’heure, à l’optimisme. Les vitrines regorgent de produits de consommation, toutes les grandes marques y sont représentées. Le taux de mendicité ne semble pas supérieur à celui de nos villes occidentales.
C’est à Belgrade que nous croisons pour la première fois le Danube. Nous le retrouverons à plusieurs reprises durant le voyage. Au matin, nous décidons de flâner sur ses berges. Au delà des « périfs », des ponts et des zones d’activité intense, se trouve un petit havre de paix : des pontons de bois, des barques et autres rafiots, toutes sortes de cabanes flottantes aménagées en habitations : façon chalet, façon roulotte, chacune avec sa petite touche, tantôt kitch, tantôt romantique... l’ensemble flottant sur les eaux vertes du fleuve dont les lentilles d’eau tapissent la surface, et dans lequel viennent s’échouer tous les effluents et bon nombre de déchets urbains. Le lieu a été investi par les pêcheurs. C’est dans une de ces baraques que Bitio et Ivan nous convient à prendre un bon, un vrai café « Turc ». Dialogue difficile entre nous (ils ne parlent que le Serbe), mais la rencontre n’en demeure pas moins chaleureuse et amicale.


Belgrade

Comme toute ville, Belgrade n’échappe pas aux grands ensembles bétonnés. A l’Est, plus encore que chez nous, cet urbanisme est prégnant. La ville arbore ses grandes tours aux murs lépreux qui devaient autrefois faire son orgueil et symboliser sa modernité, et qui aujourd’hui ne sont que des lieux sinistres et inhumains. La priorité du pays n’est sans doute pas à la qualité de l’environnement !
Comment peut-on vivre là ? Notre curiosité nous amène à pénétrer ces quartiers. A notre grande surprise, il y règne une ambiance que l’on n’avait pas imaginée de l’extérieur : Un petit marché est installé au pied des immeubles. Autour des étalages de fruits et légumes, ça discute, ça s’affaire, des enfants jouent au ballon…Plus loin, un atelier de mécanique propose ses services en bas d’une tour et l’activité y est intense. Entre deux rangées de bâtiments, on découvre un passage où s’alignent des boutiques : coiffeurs, petits bistrots, boulangeries… Et si on lève la tête, on peut voir du linge aux balcons et des vignes qui grimpent un peu partout sur le bas des façades. On ne ressent aucun stress, aucune agressivité. Il se dégage presque de l’ensemble, une atmosphère de village.
Avant de poursuivre notre chemin, on décide d’acheter quelques fruits. On les choisit, on les emballe mais au moment de les payer…la vendeuse refuse notre argent. Une modeste vendeuse de fruits et légumes d’un quartier miteux de Belgrade refusant l’argent de deux touristes occidentaux ! On ne l’avait jamais vu ailleurs. Pourquoi ? Simple cadeau pour notre bonne tête ? Souvenir d’une amitié franco serbe ? Envie de dire au monde que ce peuple n’attend rien de personne ? On en restera aux supputations ! Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises car plus loin, un patron de bistrot refusera pareillement, malgré notre insistance, d’encaisser le prix de nos consommations, nous déclarant fièrement : « Pour de Gaulle ». De Gaulle, le grand homme qui symbolise toujours la résistance anti-nazie…De Gaulle, celui grâce à qui on boit à l’œil.
D’autres épisodes marqueront notre traversée de la Serbie : Arrivés par erreur dans la cour d’une ferme où des hommes s’affairent autour d’un alambic, nous sommes conviés à venir déguster un verre d’alcool de prune, on nous offre un sac de pommes. Plus loin nous nous attardons à nouveau sur les bords du Danube en compagnie de pêcheurs, nous bavardons... Et partout des « bonjours » chaleureux, des sourires, des petits mots bienveillants. Nous sommes stupéfaits de tant de sympathie. Encore quelques kilomètres à travers les gorges du fleuve majestueux, et nous serons aux portes de la Roumanie. Y retrouverons nous un tel accueil ?


Premiers contacts avec la Roumanie

La frontière roumaine offre un spectacle saisissant !
C’est un barrage sur le Danube qui relie les deux pays et qui sert de poste frontière. Et là, c’est la cohue. Autour des rangées de voitures, des piétons se pressent, les bras chargés de cartouches de cigarettes qu’ils déballent, jetant à l’eau les emballages avant d’en planquer à la hâte, le contenu dans des sacs ou en différents endroits de leur véhicule. On ne comprend pas tout dans ce petit manège…mais ce qui est sûr, c’est que ça trafique dur !
Des files de poids lourds s’allongent de part et d’autre du point de contrôle. Les voitures doivent s’aligner sur une voie centrale mais celle-ci est étroite et lorsque ça avance, c’est de la manœuvre de précision ! A plusieurs reprises on frise la collision. L’ambiance est survoltée. Il faut éviter de se faire « griller » sa place et si possible en gagner une. Un douanier tente de réguler ce flot incessant. Il court partout et crie. Des militaires en armes veillent. Ils ont l’air bien jeunes mais semblent prendre leur mission très au sérieux. Quant à nous, nous restons de patients spectateurs…jusqu’à ce que nous réalisions que les voitures immatriculées dans l’Union Européenne avancent sur une autre file, nettement plus rapide. Quand le douanier nous y dirige à notre tour, nous savons que nous n’en avons plus pour très longtemps. Le passage de la frontière nous aura quand même pris plus de deux heures.
Les paysages du Sud n’ont rien de très remarquable. Entre Carpates et Danube, c’est la plaine. Des villages, aux maisons bien alignées derrière leurs palissades, s’étirent le long des routes. Les chiens font partie du décor, la basse-cour est dans la rue et parfois aussi les vaches et les chevaux qui demeurent, en attelage, le mode de transport le plus populaire du pays. D’emblée nous sommes frappés par l’architecture. Bien que la plupart des maisons soient très modestes et souvent un peu délabrées, il n’en demeure pas moins une richesse au niveau des techniques de construction et notamment tout ce qui touche au travail du bois. Les toitures à quatre pentes, généralement pourvues de chiens-assis, sont couvertes de petites tuiles rondes disposées en écaille de poissons, d’autres sont en zinc et rappellent les maisons Créoles. Des vérandas, des auvents se laissent entrevoir derrière de foisonnantes tonnelles.
Néanmoins, les villages traversés par des routes à grande circulation connaissent une véritable plaie. Les poids lourds déboulent à vive allure, sans aucun respect ni pour les habitants, ni pour les animaux. Les chiens écrasés se comptent par dizaines. Peut-être parce que le trafic routier s’est développé très vite, les chauffeurs font preuve d’une immaturité totale (un peu comme des adolescents chevauchant leur première mobylette) et la route tue !

Les voitures roumaines méritent, je pense, une petite parenthèse. Pendant longtemps, les habitants de ce pays ne connurent que la légendaire Dacia, qui n’est autre que notre bonne vieille R 12 dont Renault vendit les droits aux roumains. Avoir une voiture signifiait donc avoir une Dacia. Le régime ne s’embarrassait pas de futilités consistant à mesurer le prestige, le pouvoir ou la notoriété, à la puissance contenue sous un capot de voiture (à l’exception peut-être d’une certaine catégorie de hauts fonctionnaires proches du pouvoir). Aujourd’hui encore, la Dacia reste très répandue. C’est la voiture du peuple, mais depuis l’ouverture du pays aux valeurs occidentales, toutes sortes de véhicules sont importé de France, d’Allemagne ou du Japon. Et désormais, la réussite sociale s’affiche à travers la voiture. Avoir une voiture de marque étrangère, c’est classe. Et le « must » c’est de l’équiper d’un système d’alarme. Plus le système est bruyant et plus ça classe ! Si bien qu’il suffit parfois d’effleurer un rétroviseur ou une aile pour déclencher d’insolites « mélodies futuristes » qui vous font sursauter.

A plusieurs reprises nous croisons des champs pétrolifères. Les vaches y broutent ça et là une herbe desséchée. Il y a aussi des usines, des centrales électriques noircies par les fumées. Les routes sont truffées de nids de poules et jonchées de déchets de plastique, de bouteilles, de papiers. Nous sommes loin de la vision mythique du pays ! Alors, nous décidons de faire route vers le nord, en direction des Carpates, à la rencontre des montagnes, des villages traditionnels qui font la renommée de cette région. Les villes médiévales de Sibiu, Sighisoara, Brasov, portent l’empreinte de leur occupation saxonne. L’architecture est harmonieuse. Les toitures aux tuiles patinées offrent toute une palette de bruns. Les façades s’ornent de pierres richement sculptées. Les rues, les squares sont entretenus, nettoyés, fleuris. Le patrimoine est valorisé : vestiges de fortifications, églises, monuments…L’ambiance est propice à la flânerie, et au commerce qui y est florissant. La campagne environnante avec ses troupeaux, ses chalets, ses paysages montagnards, conforte l’image d’une Transylvanie « d’Epinal ».


Insolite Slanic

Notre prochaine escale sera Slanic. Le lieu est réputé pour ses mines de sel, son lac salé et les bienfaits de ses eaux. C’est à la fois une ville minière et une station thermale. Au premier abord, la bourgade se montre coquette bien qu’un peu décrépie : de grandes allées bordées d’arbres, des hôtels au luxe désuet, des commerces. Mais très vite on découvre les quartiers populaires et leur lot de grisaille…Nous prenons la direction de la mine. A l’entrée d’un bâtiment, une file d’attente s’est formée. Nous la rejoignons. Encore quelques minutes et nous serons dans l’ascenseur, en route vers les profondeurs, jusqu’à 200 mètres sous terre…C’est notre tour d’embarquer. On se retrouve entassé dans une cabine, la porte se referme sur nous dans un bruit de ferraille et l’engin entame sa descente, lentement mais sûrement…C’est inquiétant mais il faut y croire car c’est de la bonne vieille mécanique et ça marche ! Lorsque les portes se rouvrent enfin, on n’en croit pas ses yeux. On se retrouve dans une salle immense, démesurée. C’est sombre. Les quelques projecteurs censés faire l’éclairage nous éblouissent. Puis petit à petit, nos yeux s’accoutument à l’obscurité et on commence à deviner les parois de la mine. Ces parois qui nous avaient semblé d’abord d’un gris uniforme sont en réalité, marbrées de différents tons de gris. Mais ce qui nous frappe dès que nous pénétrons cet immense caveau, outre la fraîcheur (10° tout au plus), ce sont les éclats de voix qui résonnent partout, des voix d’enfants nous parviennent comme si on était à proximité d’une cour de récréation. On s’interroge sur leur origine. La réponse nous est donnée très vite. Il y a du monde dans la mine, beaucoup de monde, car le lieu est préconisé aux personnes atteintes de tuberculose. Alors de nombreux malades viennent là, en famille, pour la journée. Des aires de jeux ont été aménagées avec toboggans, balançoires, tables de ping-pong. Il y a même un terrain de foot. Des bancs, des WC sont mis à la disposition des visiteurs ainsi qu’un espace réservé aux malades qui viennent recevoir des soins. On peut voir les patients assis dans des fauteuils, une couverture sur les épaules. Nous parcourons la salle qui n’est pas rectiligne mais trace un parcours autour de l’ascenseur central. Ca et là des vestiges : wagonnets, caisses, engins rouillés, témoignent du passé industriel de l’endroit. Plus loin des sculptures de sel, pour le moins insolites, évoquent des personnages historiques. Quel lieu étrange ! Ca rappelle l’atmosphère de certains romans de science-fiction…
Mais après une heure passée dans ce tréfonds, nous éprouvons l’envie de revoir la lumière du jour. Nouvelle épreuve de l’ascenseur et enfin la surface.


Bucarest, ville de contrastes

Bucarest, l’incontournable capitale qui a tant fait couler d’encre n’est plus qu’à une centaine de kilomètres … Cette ville ne laisse, soit disant, personne indifférent : « on l’exècre ou on l’adore » disent certains. Nous allons y passer deux jours et nous choisissons de descendre dans une petite pension de famille proche de la gare du Nord. Un couple de Canadiens, dont l’époux est d’origine roumaine, a restauré cette ancienne demeure bucarestoise. L’accueil y est chaleureux et anglophone. Déborah, la maîtresse des lieux, nous invite à pénétrer dans le hall aux murs décorés de gravures et de portraits. Dans la pièce, une commode ancienne, un canapé défraîchi, un piano, et au fond, un magistral escalier dont la rampe en fer forgé donne un style un brin « Art déco ». Une vielle platine vinyle, diffuse des classiques de la pop musique des années 70. Déborah et son mari ont quatre enfants drôles et sympathiques qui contribuent à donner à cette maison son ambiance familiale et sa joie de vivre. Avec nous, un seul pensionnaire, un photographe américain…
Le premier jour, c’est la Bucarest romantique que nous découvrons avec ses parcs aux arbres majestueux. Sur les plans d’eau, où filent, dans des clapotis à peine perceptibles, les barques des amoureux, les cygnes et les canards, se joue un véritable spectacle d’ombres et lumières. Dans les allées, les promeneurs sont nombreux. Sur les bancs, comme aux terrasses de petits troquets, les gens viennent lire ou bavarder.
Le cœur historique de la ville dévoile un passé faste avec ses monuments, ses bâtiments de style abritant tantôt une administration, une banque, un théâtre. Mais l’ensemble n’est pas homogène. Ca et là, une tour de verre, un immeuble de béton à la façade décrépie, une église orthodoxe, un chantier, donnent à ces quartiers, un aspect hétéroclite. En s’éloignant des grands boulevards, on rencontre tout un maillage de rues pavées bordées de maisons anciennes, débordantes d’activité. Des boutiques et des ateliers, occupent le rez-de-chaussée de ces maisons. Nombre d’entre elles possèdent des arrières cours où l’on accède par des passages sombres à l’allure peu engageante. A voir le nombre de chantiers un peu partout, il semblerait que la tendance soit à la réhabilitation de la vieille pierre, et c’est tant mieux, car l’architecture est très belle.
Le lendemain, nous traversons à nouveau des quartiers anciens, mais cette fois-ci, plus résidentiels. Ici, ce sont des villas bien alignées le long d’avenues bordées de grands arbres, dont les racines, ça et là, transpercent le pavé. Chaque maison possède son jardin enceint de lourdes grilles. Derrière une végétation exubérante, on entrevoit à peine les façades ornées de vérandas, de balcons, de sculptures. Là encore nous sommes saisis par le savoir faire et l’esthétisme déployé dans la construction. Les styles diffèrent, le plus souvent baroques ou classiques. Le lieu invite à la rêverie et nous imaginons une vie empreinte de sérénité s’écoulant entre ces murs…Pourtant à quelques encablures de là, c’est le choc !
Le pavé fait place au bitume, plus de végétation à part quelques buissons malingres, des pans de murs tagués, des déchets de chantier…Ici, les bulldozers ont sévi. Ici, du passé on a fait table rase. Ici on entre dans la zone dédiée à l’œuvre magistrale du Président Ceausescu.
Ce projet, qu’il n’eut pas le temps d’achever et dont le fleuron est le Centre Civique, l’amena, dans un délire mégalomaniaque, à faire raser un tiers du centre historique de la ville pour construire la Bucarest de demain. Par ses dimensions imposantes, par son luxe étalé, la construction n’a rien à envier ni aux monuments de l’empire romain, ni aux palais de nos vieilles monarchies européennes. Le président fit appel aux plus grands artistes pour réaliser cet ouvrage…C’est démesuré ! Et surtout, on ne peut s’empêcher de penser aux pauvres gens dont les maisons ont été sacrifiées dans l’aventure et qui ont dû tout abandonner pour aller s’emmurer dans des tours de béton sans âme. Nous longeons une grande avenue bordée d’immeubles modernes et pourvue de larges trottoirs. En son centre, une rangée de jets d’eau et un alignement d’essences ornementales confirment le style urbain tapageur. L’avenue s’achève sur une immense place pavée, au pied du Centre Civique où voitures, bus et taxi vont et viennent dans un désordre total, ponctuant leurs périlleux dépassements de coup de klaxons intempestifs. Plus loin, nous longeons ce qui nous évoque un chantier fantôme. Des constructions de marbres (que l’on suppose faire partie du même projet), sont restées inachevées après la chute du dictateur en 1989. Les échafaudages, les grues sont encore là, chargées, immobiles. La rouille a gagné les parties métalliques, laissant des traces dégoulinantes le long des murs. Derrière les palissades, la végétation a pris le dessus. Drôle d’ambiance, un peu apocalyptique. Avant de regagner la pension, nous traversons encore des zones en friches où la misère s’étale au grand jour : les squats, les baraques de fortunes, les petites échoppes et les rues défoncées contrastent de manière éhontée avec le faste du quartier précédent. Bucarest, ville de contraste !
C’est sous une pluie torrentielle que nous la quitterons le lendemain. Trouver la direction du nord est un véritable défi : dans ce pays qui ne semble pas fait pour les étrangers, le panneau de signalisation est une denrée rare ! Les trombes d’eau transforment les rues en torrents, rendant indétectable les trous pourtant nombreux de la chaussée. La visibilité très faible nous oblige à coller le nez au pare-brise pour entrevoir la route. C’est avec soulagement que nous atteignons la banlieue et qu’enfin un panneau nous confirme notre direction. Sous la pluie nous roulons vers l’Est, Constanta, la Mer Noire.


En route pour le delta du Danube.

De Constanta, station balnéaire très prisée durant la saison estivale , nous ne verrons que grisaille, rues désertes, trottoirs défoncés, et mer déchaînée. Manifestement, cette riviera roumaine a beaucoup perdu de son faste d’antan. Les hôtels, les villas d’époque qui bordent le littoral semblent à l’abandon, alors que des constructions récentes s’imposent au paysage de manière anarchique. La tempête sévissant, nous adoptons comme lieu de repli le musée de la ville qui tente, tant bien que mal, de rappeler au monde la cité Antique de Tomis. Puis sans nous attarder davantage, nous prenons la route du delta où nous prévoyons une étape de plusieurs jours, car tout le monde s’accorde à dire que c’est un lieu enchanteur, magique.
A peine arrivés au village de Murighiol, nous sommes interpellés par un grand costaud, un peu rustre qui ayant repéré notre immatriculation étrangère et probablement notre air un peu égaré, s’approche de nous. Il nous propose, dans un français compréhensible, de nous emmener dans le marais, au moyen de sa barque. Bien que tentés par la proposition, nous lui expliquons que notre priorité est de trouver un hébergement. Qu’à cela ne tienne…il nous offre de nous conduire chez quelqu’un qui loue sa maison aux touristes, à la journée ou à la semaine. Et c’est ainsi que nous atterrissons chez Octavio : un portillon, un jardin, une abondante tonnelle au bout de laquelle se niche une maisonnette en bois. Les quelques jours que nous passerons chez lui nous laisserons un bien doux souvenir car notre hôte et sa femme, Lili, s’avèrent être d’une gentillesse et surtout d’une disponibilité que nous rencontrons rarement en occident, où chacun vit à cent à l’heure. Lili est institutrice et poursuit des études de français à l’Université de Tulcea. Elle est heureuse de communiquer avec nous et se montre avide de nous faire partager la culture de son pays. Octavio est guide. Avec sa barque à moteur, il vit du tourisme qui se développe autour du delta, notamment pour l’observation des nombreuses variétés d’oiseaux qui y vivent. Et puis, il y a la mère d’Octavio. Elle héberge ses enfants lorsque la maison est occupée par des gens de passage. Cette femme aux allures de paysanne, un peu sauvage au premier abord, mais peut-être simplement intimidée par notre présence, nous mijote de bons petits plats, des spécialités que nous avons plaisir à découvrir.
Après s’être installés, nous retrouvons Nicolaï dit Giovanni, l’homme que nous avions rencontré à notre arrivée au village. Le rendez-vous est pris pour le lendemain dès la première heure, pour une sortie en barque.

Depuis notre départ de Bucarest, le temps est à la pluie et malgré de légères accalmies, les averses se succèdent accompagnées de rafales de vent. Ce n’est pas l’idéal pour aller naviguer mais nous voulons être optimistes ! Giovanni l’est. Il nous promet que nous verrons toutes sortes d’oiseaux : des hérons, des aigrettes, des pélicans…et argumente sur le fait qu’avec une barque à rame, contrairement à la barque à moteur, on peut s’approcher sans effrayer la faune. Equipés de vêtements chauds, de vêtements de pluie et du casse-croûte, nous partons pour quelques six heures d’excursion sur les bras de fleuve, canaux et lacs qui constituent cette région du delta. Il fait froid et le ciel chargé ne laisse pas présager d’amélioration. Nous avançons sur une eau verte et calme, où des gouttes de pluie viennent dessiner des petits ronds. Les berges foisonnent d’une végétation abondante et résonnent de chants d’oiseaux qui y ont fait leur repère. Néanmoins, il nous est difficile de jouir pleinement de l’ambiance que nous offre la nature. En effet, Giovanni s’avère être un redoutable bavard. Bien que sa conversation soit loin d’être inintéressante, car il nous parle de son pays, que nous sommes, après tout, venu pour découvrir, mais les chants d’oiseaux !! Giovanni nous raconte des tas d’histoires. Il nous parle de sa vie. Nous comprenons qu’il travaillait autrefois dans les services de l’état (renseignement, police ? nous n’aurons pas plus de précisions). Aujourd’hui invalide suite à un grave accident, il bénéficie de quelques 30 € de pension par mois, revenu bien maigre qu’il arrondit en ramant pour le bonheur des touristes. Il nous parle de la situation de la Roumanie qui est dramatique sur le plan social. Lui, c’est un nostalgique de l’ancien régime. D’ailleurs, il ne parle pas de révolution mais de coup d’état. Il évoque l’inflation survenue depuis, l’appauvrissement des petites gens, les usines qui ont fermé leurs portes mettant des centaines d’ouvriers sur le carreau. Et quand on l’interroge sur la fameuse « Securitate » du système Ceausescu, il nous renvoie à la sophistication des dispositifs de sécurité américains. Curieux personnage, assez fascinant au fond. Quand après avoir enduré plusieurs heures la pluie et le froid, nous lui demandons de faire demi-tour, il refuse, s’obstine et pagaie de plus belle, nous assurant que les colonies de pélicans ne sont plus très loin. Il avait promis et il veut tenir ses engagements…Et en effet, après quelques coups de rames supplémentaires, nous arrivons au milieu de nuées d’oiseaux blancs, ils sont partout, nous les approchons, ils prennent leur envol à quelques mètres de nous. Nous n’en avons jamais vu autant. L’ambiance est surréaliste. Nous réalisons que nous sommes à plusieurs heures de notre point de départ, seuls au milieu d’un lac, sur une barque, transis de froid, le vent s’est levé de plus belle et notre sort est entre les mains de cet homme. Quand nous reprenons le chemin du retour et que l’embarcation d’engage dans le chenal où la végétation nous abrite des vents, c’est un soulagement. Nous faisons une halte et du haut d’un observatoire d’ornithologue, nous admirons le panorama en dégustant un café chaud et quelques biscuits. Ce moment de réconfort est un vrai bonheur. Une accalmie nous accompagne pour le reste du trajet et c’est avec plaisir que nous retrouvons la chaleur du gîte.
Avec Lili, nous avons l’occasion de reparler des évènements qui ont amené un changement de régime dans le pays, il y a de cela quatorze ans. Sa position est que le nouveau président n’a rien à envier à l’ancien. Il s’était présenté comme un libéral, qui devait conduire le pays vers la démocratie mais aujourd’hui les roumains se sentent trahis. Il n’a pas enrayé la corruption, ni la pauvreté et les espoirs de liberté qui avaient guidé les foules en révolte, ne se sont pas concrétisés. Si une majorité voulait en finir avec Ceausescu, ce n’est pas une exécution sommaire qu’elle attendait pour leur dictateur, mais un vrai procès. Aujourd’hui, beaucoup font le constat amer que c’est principalement l’opportunisme qui animait les leaders de cette révolution.

Les villages proches du delta conservent, pour l’heure, un aspect traditionnel : petites maisons de bois ou de briques crues, toits de chaume ou parfois de tuiles, jardinet, ruelles de terre battue et bien sûr, les animaux (vaches, chevaux, chiens et basse-cour) qui partagent la vie des habitants. Mais à l’inverse d’autres lieux ancrés dans leurs traditions, le delta est en pleine mutation. Les pancartes annonçant « chambre à louer » fleurissent un peu partout, de même que les maisons et les terrains à vendre. C’est que la région est en train de connaître un véritable engouement touristique grâce à sa richesse ornithologique. De hôtels, des villages de vacances, des ports de plaisance, se créent pour accueillir ce nouveau tourisme vert. Cette activité, bien que saisonnière ouvre des perspectives de travail pour les autochtones. Saura-t-on éviter les écueils d’un tourisme de masse et préserver cet environnement si exceptionnel ? L’avenir le dira.


Racines moldaves

Nous abandonnons la douceur du delta et reprenons la route en direction de la Moldavie qui vit naître, au début du siècle dernier, Milly Bercovici et Oscar Zilberman, les grands-parents de Tristan. Cette parenthèse moldave est, pour lui, un petit pèlerinage, une immersion dans le passé familial, un retour aux sources.
Galatz, c’est la ville natale de Milly, que sa famille quitta lorsqu’elle avait onze ans, pour émigrer vers la France. Galatz, c’est aussi un port sur le Danube. La première vision que nous en avons en l’abordant par le sud depuis le bac, est surtout son aspect portuaire. Des alignements de grues gigantesques, des zones de containers, des entrepôts…qui petit à petit font place à une ville moderne : un périphérique, des immeubles, des enseignes. Puis les quartiers historiques font leur apparition. De vieilles demeures, parfois richement restaurées, bordent des rues ombragées sillonnées par un vieux tram. D’autres bâtisses semblent, elles, être à l’abandon. On les devine, envahies de végétation derrière leur palissade sensée en interdire l’accès mais qui pourtant n’arrêtent ni les vagabonds, les sans abris, ni les nombreux chiens errants.
Comme nous l’avons souvent rencontré dans le pays, des tables sont installées dans les squares pour les joueurs d’échecs. Les amateurs sont nombreux et ils disputent des parties acharnées jusque tard dans la nuit. En les voyant on ne peut s’empêcher de penser à Milly, qui jusqu’aux derniers jours de sa vie, resta une fervente de ce jeu. Puis nous nous engageons par les ruelles qui rejoignent les berges du fleuve. Les quais du Danube sont un lieu de promenade pour les habitants de la ville. Nombreux sont les cafés servant de quartier général aux étudiants, les snacks ou les restaurants plus élaborés offrant des spécialités de poissons, les péniches amarrées proposant des excursions sur le fleuve… Puis il y a les pêcheurs à la ligne. Dans ces eaux là, à l’embouchure des égouts, il y a du poisson. Il doit être bien gras et les pêcheurs le savent !

Lorsque nous quittons cette première cité du souvenir, en direction du nord, nous ne sommes pas au bout de nos surprises, car Galatz, c’est aussi une ville industrielle et la plupart des usines se concentrent dans la partie nord. Comment décrire ce spectacle ?
Ce sont de gigantesques complexes métallurgiques, des usines et toutes sortes de constructions de ferraille ou de béton, rouillées ou noircies, des cheminées crachant des fumées opaques et sombres…qui constituent le décor de cette triste banlieue. Tout autour, s’étendent terrains vagues, remblais. Ca et là, une friche, vestige de pâturage coincée entre la voie rapide et les installations, a été miraculeusement épargnée du ravage des bulldozers... friche sur laquelle tentent de survivre quelques vaches efflanquées se disputant une herbe rare et jaunie en cette fin d’été particulièrement dévastateur. Parfois, une bête ayant échappé à la vigilance de son gardien, attirée par une touffe un peu plus grasse, s’aventure sur les bords de la route au péril de sa vie. La circulation des poids lourds est dense et les chauffeurs ne semblent guère se soucier de ce pauvre bétail en perdition.

C’est dans ce genre de lieu, que l’on prend la mesure du choc de deux mondes : des paysans trop vieux, trop pauvres pour aller tenter leur chance à la ville, s’accrochent à leur lopin de terre, tentent de subsister grâce à un maigre troupeau, un carré de jardin dérisoire…Ils survivent dans des baraques sans confort, plantées au milieu de cet environnement qui n’a plus rien d’humain. Et la ville avance, gagnant chaque jour un peu plus de terrain : c’est le pot de terre contre le pot de fer !

De l’urbanisme roumain, nous garderons quelques images fortes :
Tulcea, un autre port sur le Danube, à l’embouchure du delta a dû connaître, lui aussi, son heure de gloire. Son important réseau de rues pavées, ses allées verdoyantes, ses maisons coquettes, voire luxueuses, témoignent, malgré une décrépitude perceptible, de la prospérité d’antan. Mais aujourd’hui, hormis les avenues du centre ville qui affichent un peu de modernité avec leurs banques, leurs commerces et leur lot de circulation automobile, le spectacle est plutôt affligeant. Du côté de la ville basse, aux abords d’usines plus ou moins désaffectées, se déploient des quartiers de baraques insalubres, faites de matériaux de récupération, et qui tiennent lieu d’habitation aux pauvres. Des ruelles boueuses servant de caniveaux, serpentent entre ces bicoques…
Tulcea, c’est aussi ce monumental monument d’inspiration soviétique, élevé à la gloire de quelque héro national et qui toise la ville du haut de son promontoire…à moins qu’il ne la protège.
Sur notre itinéraire vers le nord, une autre ville ne manquera pas de nous interpeller, c’est Bacau. Quand on la traverse, on ne voit que des blocs de béton gris de part et d’autre d’une avenue encombrée de voitures, et des gens dont le teint de peau semble refléter la grisaille des murs. Mais qu’on se le dise, tout n’est pas gris à Bacau. Regardez la rutilance de la basilique fraîchement sortie de terre ! On est frappé par le contraste saisissant entre les immeubles dédiés aux simples mortels subissant les affres du temps, et le faste déployé ici ! On imagine que l’intérieur des âmes est peut-être à l’image de la splendeur de cette église. Les passants multiplient les signes de croix à proximité de celle-ci.
C’est vrai que nous sommes déjà en Bucovine, la région qui abrite tant de monastères. Depuis la chute de l’ancien régime, ces édifices sont à nouveau à l’honneur. On réhabilite leurs peintures, on les restaure après des décennies d’abandon. D’importants moyens sont déployés pour sauver ce patrimoine d’une grande richesse. D’ailleurs, dans tout le pays, la foi connaît un engouement sans précédent, les passions religieuses se réveillent, se déchaînent et éclatent au grand jour.


Bucovine, haut lieu de l'orthodoxie

L’ambiance très particulière qui règne en ces lieux, nous incite à en visiter certains.
A Agapia, sanctuaire isolé dans les montagnes, un village de nonnes s’est organisé autour du monastère. On peut voir ces « servantes de Dieu » vêtues de leur longue robe noire, déambuler dans les rues et s’affairer à leurs tâches quotidiennes : cultures potagères, élevage de volailles, coupe de bois… On croise aussi quelques moines en habit, portant de longues barbes. Les habitations, massées autour de l’église et entourées de jardins fleuris, ressemblent à des maisonnettes de contes de fées. Faites en simples planches ou recouvertes de bardeaux, chacune d’elles possède sa véranda ornée de géranium ou d’orchidées. A travers cette architecture rurale, c’est tout l’artisanat et le savoir faire du pays qui est déployé. On a envie de flâner dans cet univers de silence où même les animaux on l’air si paisible. Un chien s’approche de nous en quête de caresses, des chats se prélassent devant les fenêtres, des poules picorent dans une rue herbeuse. Lorsque l’on croise une nonne, elle détourne le regard comme si elle craignait notre contact…Mais après tout, peut-être a-t-elle raison !

Avant de rejoindre la ville de Botosani, berceau de la famille Zilberman, nous faisons une petite halte au monastère de Voronet qui est connu pour ses peintures. On dit de son église qu’elle est la « Chapelle Sixtine » de l’Est !
Puis on s’attarde à Dragomirna. Celui-ci est remarquable par ses fortifications et le paysage bucolique qui l’entoure. C’est la fin de l’après-midi. Une lumière rasante éclaire les murailles et dessine de larges ombres. A l’intérieur c’est le calme et l’on retrouve, grâce à la sobriété de l’architecture, mais aussi grâce aux fleurs qui sont partout, cette atmosphère de paix qui fait tellement de bien…même à un esprit peu enclin au mysticisme.


Botosani, berceau de la famille Zilberman

Botosani, la ville natale du grand-père de Tristan n’est plus très loin. Nous y serons dans la soirée. Nous envisageons de dormir à l’hôtel. Peut-être même que cette étape nocturne sera le début du « pèlerinage » car parmi les propriétés de la famille, figurait un immeuble transformé aujourd’hui en hôtel. Liliane, la tante de Tristan s’était occupée, peu avant son décès, de recueillir des informations sur le patrimoine familial dont on sait que tout ou partie de celui-ci fut réquisitionné sous le régime communiste. Elle avait obtenu des renseignements et s’était rendue sur place. Elle était revenue avec quelques photos de ces bâtiments : l’hôtel de la rue Nationale, mais aussi un bâtiment qui abrite une administration, un ancien cinéma servant d’entrepôt, un bowling…Nous avons retrouvé ces photos ainsi que celles prises au cimetière Juif sur la tombe des arrières grands-parents. Juste pour rire, nous décidons de prendre une chambre dans cet hôtel. Demain nous irons faire une photo souvenir au cimetière.
Quand nous arrivons dans la rue Nationale, nous reconnaissons immédiatement l’immeuble que nous recherchons, avec son style rococo, sa façade ornée de moulures, ses balcons « tarabiscotés ». L’enseigne nous confirme que c’est bien là, l’hôtel « Rares ». Nous pénétrons dans une grande salle enfumée où des hommes sont attablés devant un verre de bière. Le décor est froid, les peintures défraîchies. Au fond, nous repérons l’accueil et nous y dirigeons pour demander une chambre. L’hôtesse nous invite à la suivre. Derrière elle, nous nous engageons dans la cage d’escalier qui est encore plus vétuste que le salon d’accueil. La clientèle que nous croisons est probablement ouvrière. Rien d’étonnant car le prix des chambres est modique.
Enfin nous découvrons notre « suite » ! De charme, elle n’en est pas dépourvue avec ses plafonds moulurés, son parquet d’époque et son petit coin salon installé dans une avancée de la pièce qui domine la rue. De la fenêtre composée de trois ventaux disposés selon un plan semi hexagonal, on peut observer les scènes qui se déroulent en contrebas. Il y a un certain esthétisme dans l’architecture mais la décoration n’est pas à la hauteur de ses velléités. Et même si le premier coup d’œil fait illusion, très rapidement on découvre les tentures élimées, les lampes de chevet au design des années soixante qui ont des airs penchés, le couvre-lit un peu miteux. Mais l’esthétique nous paraît bien secondaire lorsque nous constatons les nombreux dysfonctionnements : robinetterie, chasse d’eau, éclairage de la salle de bain…rien ne marche. Et de surcroît, il n’y a pas d’eau chaude ! Nous prenons le parti d’en rire. Mais quelques heures plus tard, alors que la soirée est avancée et que nous décidons de dormir, la réalité nous paraît nettement moins drôle. En effet, les fenêtres de la chambre ne ferment pas et les bruits de la rue nous parviennent comme si on y était : des éclats de voix, mais surtout de la musique, une musique pas vraiment à notre goût…Nous réalisons que nous sommes au-dessus d’une boîte de nuit et que le tapage risque de durer. Que faire ? Patienter au risque de passer une nuit blanche ? Nous décidons de plier bagage. Nous dormirons comme d’habitude, dans notre véhicule. Il suffit que nous trouvions un coin de campagne à proximité de la ville, pour revenir le lendemain visiter le cimetière.

L’épisode nocturne aurait pu s’achever ainsi tout simplement, mais non !
Après avoir roulé une bonne demi-heure en quête d’un lieu calme où passer la nuit, nous découvrons, à la lueur des phares, un champ suffisamment en retrait de la route, sans habitations à proximité. L’endroit est à notre goût et nous décidons de nous y installer. C’est en garant la voiture, que soudain, nous voyons se diriger sur nous, le faisceau d’un puissant projecteur. La lumière éblouissante se rapproche de nous de plus en plus, jusqu’à ce que nous distinguions la silhouette d’un homme muni d’une grosse torche. Il s’agite et crie. On commence à distinguer sa voix. Il est très en colère. Nous comprenons alors que nous sommes dans son champ de pommiers et qu’il nous prend pour des voleurs. Il fait mine d’appeler des collègues…Le dialogue est impossible tant il est peu enclin à nous écouter. Puis soudain, il réalise que nous sommes de simples touristes, un peu perdus. Il se calme mais ne nous autorise pas pour autant à rester là et nous devons rouler encore plus d’un quart d’heure avant de trouver où dormir.

Au petit jour, nous reprenons la direction de Botosani. Dans une station service, nous tentons d’obtenir des renseignements sur le cimetière juif. Après des explications laborieuses, nous réussissons à nous faire comprendre et l’employé nous propose de nous y accompagner. Malgré une communication difficile, l’homme est éminemment sympathique et plein de sollicitude à notre égard.
Nous sommes à présent devant une grille en fer forgé au-delà de laquelle s’étend une grande prairie, un chemin bordé de noyers s’y déploie, et tout au bout, on aperçoit des tombes, blanches et serrées. Un grand mur ceint la propriété. Nous poussons le portail et pénétrons ce lieu de mémoire. Tout d’abord, c’est un quartier de pierres tombales, propres, bien entretenues et fleuries que nous apercevons. Grâce à la photo de Liliane, nous retrouvons presque immédiatement le caveau de marbre noir de la famille, qui tranche avec le gris clair des autres tombes. Nous l’approchons. Nous observons les inscriptions gravées dessus, les noms et prénoms des arrières grands-parents, leurs dates de naissance, de décès…puis des mots en hébreux que nous ne comprenons pas. J’immortalise l’instant en prenant quelques photos de Tristan devant le monument…Lui aussi à son tour fait des photos d’autres tombes où figurent les patronymes de Zilberman, Zilbermann ou Silberman…Peut-être de la parenté dont le nom a subi quelques déformations ?
Au premier abord, le cimetière nous avait paru petit, mais à y regarder de plus près, on découvre une zone immense où la végétation a pris le dessus et recouvre un véritable champ de tombes. Des pierres émergent ça et là au milieu des lianes et des branchages. Des sentiers serpentent au travers. Nous les empruntons et déambulons parmi ces sculptures couvertes d’épitaphes, ornée d’étoiles de David. Les dates gravées dans le marbre nous interpellent. La plupart des gens enterrés là ont péri entre 1941 et 1943, probablement victimes de la politique antisémite du général Antonescu, proche d’Hitler. A voir ces lieux à l’abandon, on réalise que des familles entières ont du être décimées et aujourd’hui, plus personne ne vient se recueillir ici, en leur mémoire. Nous nous attardons là, une heure, peut-être plus. Le soleil encore bas de la matinée, éclaire ce sous-bois insolite, fait briller quelques perles de rosées, ou une toile d’araignée. Seuls les chants d’oiseaux viennent rompre le silence et nous rappeler au monde des vivants…


Maramures, pays enchanteur.

Avant de quitter la Moldavie pour gagner la Maramures, nous poursuivons notre visite des monastères : Arbore, Dragomirnei, Sucevita. Comme précédemment, nous sommes saisis par l’atmosphère paisible qui s’en dégage. Nous faisons la rencontre d’un prêtre avec qui nous engageons la conversation. Il est heureux de nous faire partager sa grande culture en matière d’histoire, histoire de l’art, théologie…Quand, après un temps de d’échange, il nous demande quelle est notre religion et que nous lui avouons, le plus naturellement du monde, que nous sommes athées, le pauvre homme prend un air résigné et compatissant pour déclarer, avant de poursuivre son chemin : « Ah oui…en France, il y a beaucoup de liberté dans le domaine de la religion… ». Nous n’avons pas manqué d’interpréter la signification du mot « liberté » qui avait dans sa bouche, nous semble-t-il, davantage le sens de « laxisme » !

Quel délice que la Maramures ! Pour un citoyen français du 3ème millénaire, c’est un voyage dans la France des années 1950 que nous effectuons en visitant cette région. Nous traversons une campagne où cultures et pâturages se succèdent. Dans les champs, des paysans s’affairent à la récolte des pommes de terre ou aux fenaisons d’automne. Ici, tout le travail se fait manuellement. On coupe l’herbe à la faux. A l’aide de la fourche, on l’étend sur des séchoirs en bois avant de la stocker sous forme de meules ou l’entreposer à l’intérieur de petits abris en planches que l’on peut apercevoir un peu partout dans le paysage. Les gens que l’on rencontre semblent travailler dans la bonne humeur, ils ont le sourire et dans les prés, les troupeaux sont loin de faire pitié. Sur les routes, on croise des charrettes transportant les récoltes. Des villages aux maisons traditionnelles, aux vieilles églises de bois entourées de petits cimetières, se dégage toujours cette harmonie qui ne cesse de nous séduire.
Cette vision idyllique du monde rural, même si nous sommes conscients qu’elle est un peu superficielle, nous invite à nous questionner sur notre mode de vie occidental, sur sa course infernale et sa spirale de consommation…

A présent, nous sommes tout au nord du pays, à la limite de l’Ukraine. Ce soir, nous ferons une halte à Sighetu. Le guide nous y indique une bonne adresse et l’annonce d’un « accueil chaleureux et d’une cuisine familiale soignée » nous convainc assez facilement. Dans cette région qui abonde de produits du terroir, il serait dommage de se contenter de sandwichs. C’est ainsi que nous arrivons chez Vassile et Mariana. Lui est Ukrainien. C’est un grand gaillard d’une quarantaine d’années, du genre débrouillard et touche à tout. Hormis l’accueil de touristes, il gère une petite entreprise (il installe des télévisions par satellite), il élève des volailles et des porcs et construit lui même sa maison. Mariana, éducatrice de son métier, confectionne les repas pour ses hôtes. C’est une cuisinière hors pair. Au moment du dîner, Vassile nous propose un verre de « palinca », ce fameux alcool de prunes qui peut atteindre jusqu’à 60°. Il vient trinquer avec nous et nous nous mettons à parler. De fil en aiguille, il évoque l’époque douloureuse de l’ancien régime : les pénuries de nombreux produits, les rationnements alimentaires, les difficultés de voyager, la censure…Et il se souvient de l’enthousiasme qui l’animait lors de la révolution. Pourtant, aujourd’hui, il s’inquiète de l’avenir de son pays. Depuis la chute de l’ancien système, les Roumains on vu arriver profusion de marchandises dont les magasins regorgent. Mais les nombreuses restructurations d’entreprises, issues des privatisations ont engendré beaucoup de chômage et d’exclusion. Lui, considère que cette période est une phase transitoire et que le pays trouvera peut-être sa voie d’ici quelques années…Néanmoins, il est peu convaincu par le modèle occidental et tout a fait « eurosceptique ». Il voudrait que la Roumanie puisse sauvegarder ses traditions et son patrimoine. Il s’indigne lorsqu’il voit de vieilles maisons traditionnelles en bois qui ont traversé les siècles, être démontées, revendues à prix d’or à des Suisses ou des Français, puis remontées dans de riches vallées alpines, dans des stations huppées de sports d’hiver. Ainsi, durant tout le repas, nous bavardons, nous refaisons le monde tout en dégustant notre verre de palinca. C’est pas du petit lait l’affaire…et ça fait chaud là où ça passe, si bien que nous demandons à Vassile où s’en procurer.

Le lendemain, nous nous rendons ensemble chez le producteur. Derrière Vassile, nous entrons dans une cour bien clôturée et couverte d’une immense tonnelle de vigne. Une odeur de raisin mur flotte dans l’air et se mélange aux relents de prunes pourrissantes et de vapeurs d’alcool. La maîtresse des lieux vient nous accueillir et nous invite à pénétrer dans l’atelier où les hommes s’affairent autour des alambics. En fait d’atelier, c’est plutôt un hangar très sommaire. Entre des poutres noircies de fumées, on distingue un plafond fait de vieilles planches disjointes. Une faible ampoule dispense un peu de lumière mais on ne voit pas grand-chose parmi les épaisses vapeurs qui se dégagent des marmites.
Le sol est couvert d’une sorte de lie, déchet de la distillation, qui a été jetée là…il faut prendre garde à ne pas glisser dessus. Mais les poules y trouvent leur bonheur. Par l’intermédiaire de notre guide, nous tentons d’avoir quelques explications sur le déroulement des opérations. Un des hommes arrive avec une éprouvette remplie de gnole et nous montre fièrement son appareil de mesure… « Elle a dépassé les 55° d’alcool », commente Vassile. Et nous devons goûter le détonnant breuvage. Ahrrr…ça arrache ! Mais elle a de la saveur la palinca ! Nous apprenons que celle-ci est distillée deux fois et qu’il faut 100 kg de fruits pour obtenir 10 litres. Nous nous renseignons sur le prix qui est beaucoup moins élevé que chez nous. Nous en ramènerons six litres…en souvenir !

C’est au fond d’une allée qui semble ne mener nulle part, que se trouve le marché de Sighetu. Avant de passer son mur d’enceinte et d’accéder à sa halle couverte, nous longeons une rue glauque au pavé défoncé où des vendeurs sont installés à même le sol. Ukrainiens pour la plupart, ils passent chaque jour la frontière avec quelques denrées à vendre (café, cigarettes…) qu’ils négocieront à des prix très attractifs. Ces petits trafics font partie du décor dans les villes roumaines frontalières de l’ex-URSS.
L’après-midi est avancée et à l’intérieur du marché, la plupart des vendeurs ont commencé à remballer leurs marchandises. Les derniers clients déambulent autour des étals à moitié dégarnis ou s’acheminent vers les bars. Certains ont installé quelques tables sur leur pas de porte et à cette heure encore chaude, il y a beaucoup d’assoiffés ! Nous nous asseyons pour boire un coca. A côté de nous, un groupe de quatre hommes d’une cinquantaine d’année et d’une femme un peu plus jeune, mène une discussion acharnée autour de leur chope de bière. Ils ont l’air un peu « chauds » et leur apparence, leur tenue vestimentaire (vestes crasseuses et élimées, chapeaux informes, barbes de plusieurs jours…), nous laissent à penser que ce sont peut-être des clochards. L’un d’eux est borgne, un autre marche avec des béquilles, et le mégot collé sur la lèvre inférieure du troisième, semble avoir toujours été là…Néanmoins, il se dégage de leur physique, une certaine bonhomie. Quand nos regards se croisent, on se sourie. Tristan s’approche d’eux pour les prendre en photo et la femme profite de ce signe d’intérêt de notre part, pour venir s’asseoir à notre table.
Elle commence à nous raconter une histoire dans sa langue que nous ne comprenons pas. Visiblement, elle nous parle de quelque chose qui la contrarie. Elle brandit son passeport, nous prend à partie…Elle a la voix éraillée des gros fumeurs. Sa bouche édentée, son cheveu gras, ne la rendent pas vraiment attirante ! Après plusieurs minutes d’efforts pour communiquer avec nous, elle finit par se lasser et rejoint ses compagnons.

Dans un des villages que nous traversons, une construction attire notre regard. De loin, ça ressemble à un édifice en allumettes. Une quantité impressionnante de morceaux de bois, savamment agencés, s’élancent vers le ciel. Mais de près, nous constatons que ce sont des poutres, ou plutôt des troncs tout juste équarris, qui constituent l’étayage d’une future église. Les murs de briques ont été bâtis mais la toiture reste à faire. Si ce chantier insolite nous surprend, ce qui se passe à l’intérieur nous stupéfait. En s’approchant et en levant la tête, nous réalisons qu’une demi-douzaine d’hommes, jouent les équilibristes au-dessus de nos têtes…et sans filet ! Ce qui leur tient lieu d’échafaudage n’est autre qu’un alignement de planches posé sur des supports plus que précaires et évidemment, pas de harnais, pas de casque ! A l’extrémité d’une énorme poutre encore posée à terre, ils ont attaché une corde et ils entreprennent de hisser la pièce de bois qui constituera un élément de la future charpente…En bas, d’autres ouvriers la soulève et la guide. Elle est à présent à la verticale. Il s’agit de la faire décoller et de la positionner sans dommage… Petit à petit, elle s’élève, lentement. On sent l’équilibre précaire. La tension est à son paroxysme, les hommes n’ont pas droit à l’erreur…Après plusieurs minutes d’efforts intenses, la voilà qui va enfin prendre place dans l’édifice. La pression se relâche, les hommes se détendent et sourient, satisfaits d’avoir franchi avec succès cette épreuve difficile. Encore une fois, Dieu a voulu que tout se passe bien.
Puis un homme d’une trentaine d’année, en tenue de travail, s’avance vers nous. Il se présente, il est le prêtre, un prêtre de confession « Grec catholique ». Il nous explique comme il peut, des mots de français et d’italiens mêlés, qu’ici, ce sont les fidèles qui construisent leur église. Ils ont très peu de moyens. Selon leurs finances, ils achètent des matériaux et bâtissent. Ils ont commencé le chantier en l’an 2000 et ils espèrent pouvoir finir d’ici deux ou trois ans. Il nous parle de sa religion qui est une branche du catholicisme (elle dépend de Rome) avec cependant quelques différences et notamment le droit pour les prêtres de se marier. En Roumanie cette église est très minoritaire et dispose de beaucoup moins de moyens que l’église orthodoxe.


A la recherche de Iovan

Bientôt, nous laissons derrière nous la bucolique Maramurès et poursuivons notre itinéraire vers le sud. Après une escale à Oradea, où nous retrouvons un parfum d’occident, nous nous dirigeons vers la vallée de Beius. C’est une enveloppe trouvée dans les papiers la tante de Tristan qui nous décide à effectuer un détour par cette vallée si pittoresque. En effet, une adresse figure au dos de l’enveloppe : « Iovan Rodovica, Baleni N° 31– Jud. Bihor ». A l’intérieur, un petit mot remercie Liliane pour les photos et on l’invite à venir passer quelques jours à Baleni. Qui est Iovan Rodovica ? Une amie, quelqu’un de la famille, une simple rencontre d’un jour ? Pour le savoir, nous devons nous rendre sur place mais le village ne figure pas sur la carte. Il faut interroger plusieurs personnes dans les rues des bourgs voisins pour arriver à destination. C’est ainsi que nous apprenons que la femme que nous voulons voir est professeur de mathématiques. Nous parvenons chez elle en fin de matinée.
Le village de Baleni, constitué d’un alignement de maisons basses rangées de part et d’autre d’une rue centrale en terre battue, est en pleine léthargie, comme écrasé sous le soleil. Seules quelques oies se dandinent le long d’un caniveau qui doit, à l’occasion, servir de décharge. Contrairement à ce que nous avons pu voir jusqu’ici dans le pays, les maisons semblent nous tourner le dos. Il n’y a quasiment aucune fenêtre donnant sur la rue mais seulement de grands porches de bois ne laissant rien entrevoir de l’intérieur. L’un d’eux porte le N° 31.
Nous enfonçons le bouton de sonnette. Aucune réponse. Nous questionnons une jeune voisine. Elle nous confirme qu’il y a quelqu’un. Elle appelle, et un très vieux monsieur apparaît, la tête couverte d’un chapeau de paille. Il a l’air bienveillant, un peu hagard mais surtout, il ne parle que roumain. Encore une fois, nous nous trouvons face à une impossibilité de communiquer. Nous lui montrons l’enveloppe et il ne cesse de répéter (du moins nous semble-t-il) en désignant la montre : «…dans une heure ». Nous décidons d’attendre une heure et si rien ne se passe d’ici là, nous reprendrons notre route.
Alors que nous commençons à nous décourager de voir quelqu’un, Iovan arrive enfin. Son apparence ne traduit pas sa situation sociale. Elle ressemble une femme de la campagne au visage buriné et au teint hâlé par les travaux des champs. Bien qu’elle n’ait pas du dépasser la cinquantaine, de profondes rides creusent son front et ses joues. Son vêtement est pratique, sans élégance. Ses escarpins sont souillés de terre. Nous nous présentons et lui montrons la lettre envoyée par ses soins, un an plus tôt à Liliane. Puis nous lui annonçons le décès de celle-ci. Elle semble sincèrement affectée et ne cesse de répéter « pauvre Liliane ».
Elle nous invite à entrer dans son salon décoré de photos de familles et de bibelots hétéroclites. Avant de s’éclipser quelques instants dans sa cuisine, le temps de nous préparer un repas, elle nous raconte sa rencontre avec notre tante. Une rencontre brève mais durant laquelle les deux femmes s’étaient prises d’affection. De peur que nous ne nous ennuyions, elle nous propose cassettes vidéo et albums de photos à feuilleter. On sent qu’elle se met en quatre pour que nous soyons à l’aise mais son salon nous paraît un peu sinistre et nous choisissons de rester dans la cour. Cette grande cour, où filtrent à travers une tonnelle généreuse, quelques rayons de soleil est si agréable : un vieux chien aveugle au pelage rare, dort devant la porte de la cuisine. Des chats se prélassent un peu partout. Les poules aussi prennent leurs aises. Elles se font un festin des fruits trop murs tombés à terre. Et le grand-père sur son banc, appuyé sur sa canne et méditant…on le croirait sorti tout droit d’une toile de maître impressionniste !
Au bout d’un moment, Iovan revient vers nous. Elle nous interroge sur notre voyage, notre itinéraire et sur ce que nous pensons du pays. Puis elle parle d’elle, de sa famille, de leur vie ici qui est si dure. Oui, elle est professeur de mathématiques et son époux est professeur de physique mais, dit-elle, « nous sommes professeur et paysans ! ». Quelques minutes plus tard, son mari arrive avec un chargement de maïs sur une remorque tirée par un cheval. Elle nous explique qu’ils ont besoin de cette double activité pour payer des études à leurs deux enfants. Leur fils a choisi l’informatique. Il est à Strasbourg et leur fille est à la faculté de Cluj Napoca, une ville voisine. Elle dit travailler énormément, beaucoup trop et ne plus avoir de temps pour s’occuper d’elle. Elle pose un regard résigné sur ses vêtements usés. En plus de son métier, des travaux des champs, des soins à la basse cour, elle s’occupe de la toilette et des repas du grand-père…une sinécure ! Puis elle réagit, comme pour ne pas s’appesantir sur son sort : « Passons à table ».
Le mari est un homme jovial et généreux qui ne semble pas souffrir autant que sa femme de leur condition. La maison qu’il habite est celle où il a toujours vécu et bien qu’elle ne présente pas tout le confort idéal (le WC, par exemple, est un simple abri de planches au fond du jardin)…il s’en accommode.
Nos hôtes nous interrogent sur nos projets et nous proposent de séjourner chez eux un jour ou deux. Ils seraient heureux de nous faire visiter quelques curiosités locales et notamment la grotte Pestera. Nous restons donc jusqu’au lendemain. Pourtant, jusqu’au lendemain, quelle sensation bizarre vivons nous ! Celle d’être pris dans les mailles d’un filet, de ne plus être libres de nos mouvements. Tout ça parce que Iovan a décidé de nous prendre sous son « aile protectrice » ! Probablement que l’absence de ses enfants la met en manque de materner…De peur que nous ne nous ennuyions, de peur que nous manquions de quelque chose, de peur de je ne sais quoi, elle est sans arrêt derrière nous. Si on décline une invitation, elle croit que c’est par politesse et elle insiste jusqu’à ce que, pour ne pas la froisser, nous acceptions. Trop de sollicitude, trop de gentillesse…nous n’en pouvons plus et c’est avec soulagement que nous reprenons le large.


Timisoara

Nous roulons à présent vers notre ultime étape roumaine, Timisoara. Cette ville, surnommée parfois « la petite Vienne » invite à la flânerie, avec ses nombreux parcs, ses monuments, ses fontaines. L’architecture baroque ou néo-classique, la présence d’édifices religieux catholiques, trahissent une influence austro-hongroise de plus de deux siècles, sans pour autant éclipser totalement un passé ottoman, encore perceptible sur certaines façades. Mais Timisoara, c’est aussi et surtout une ville universitaire et moderne. Les terrasses des cafés sont très prisées par une population estudiantine, de cadres, d’hommes d’affaires…Le commerce est florissant. Les vitrines regorgent de tous les produits, toutes les marques, qu’est en droit d’attendre une clientèle avide de consommer. Nous aurions pu quitter Timisoara avec cette vision « idyllique » si nos pas ne nous avaient conduits sur les berges du canal où nous rencontrâmes Paul Lucien.
Quand il interpelle Tristan en roumain pour lui demander l’heure et que celui-ci lui répond en français : « je ne suis pas roumain », il se met à son tour à parler français et entame un couplet peu flatteur à l’encontre sa patrie. Ses intentions ? Témoigner. Paul Lucien veut témoigner, il veut expurger sa hargne et sa rancoeur pour un pays, un système, qui l’a trahi et a fait de lui un homme diminué, tout juste bon à vivre d’expédients. Néanmoins, il n’est pas un clochard. Lui et son compagnon, un Hongrois, sont vêtus comme tout le monde. Qui soupçonnerait, à les voir, que ces deux hommes en sont rendus à dormir sous les ponts ? Malgré des conditions de vie humiliantes, ils ne baissent pas les bras et chaque jour, ils se lavent…dans l’eau du canal, mais ils se lavent. Leur pension d’anciens combattants leur permet de ne pas mourir de faim. Des œuvres de charité leur procure le nécessaire pour se vêtir (leurs habits sont propres) quant à leur santé, ils doivent prier tous les jours pour qu’il ne leur arrive rien.
Pourtant, quinze ans plus tôt, Paul Lucien était un citoyen à part entière. Il travaillait dans le bâtiment et avait signé plusieurs contrats pour l’étranger (en France et en Italie). Quand en 1989 se produisirent les événements tristement célèbres de Timisoara, il se trouva pris dans le flot de ceux qui voulaient changer la destinée du pays. On leur avait dit qu’ils se battaient pour la démocratie et tous y croyaient…Quand la police de Ceausescu réprima les manifestations, Paul Lucien fut pris dans une rixe et y laissa un bras qui est à présent un membre mort et presque inutile. Les nouvelles autorités du pays lui remirent une médaille, une carte d’ancien combattant et lui promirent une pension à vie. Aujourd’hui sa pension a subi l’érosion due à une inflation galopante et Paul Lucien en est réduit à cette vie de paria. Il a la haine. Il voudrait retourner en France, pays dont il garde le souvenir d’un Eldorado mais malgré son passeport en règle, il sait qu’il ne pourra jamais se payer le p
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